L e s  S e n s  d u  T a o
Comprendre Lao Zi et vivre mieux
 

    

Bonus internet: au-delà du livre...


4‑1. Le Tao dissémine sans jamais se remplir

dào chōng ér yòng zhī huò bù yíng

Le sens de la phrase repose sur 冲 [chōng] qui signifie verser de l'eau bouillante, rincer, tirer la chasse d'eau (flush), jeter violemment (dash), se heurter, entrer en collision, passage (thoroughfare) ou place/endroit important(e). D'où l'idée d'un bouillonnement, d'un flux d’activité ou d'énergie entrant en collision, d'une sorte de soupe cosmique d'où tout surgirait, comme le confirmera d'ailleurs 4-2.

Ainsi, 沖力 [chōnglì] est la force d'impulsion, l'élan ou le dynamisme. 沖散 [chōngsàn] est la rupture, la dislocation, la dispersion, la dissémination tandis que 冲积 [chōngjī] est en géologie le phénomène d'alluvionnement.

用 [yòng] signifie utiliser, employer, dépenser, utilité, besoin, dépenses, frais, ainsi ou toutefois. 或 [huò] signifie peut-être ou probablement. 盈 [yíng] signifie être rempli, être plein de ou avoir un surplus de, d'où sans doute les idées de vide ou de récipient. Toutefois, ne pas pouvoir être rempli à raz bord ne signifie pas pour autant être vide...

Traductions :
Le Dao est vide, est un vide, est comme un bol vide, est comme un vase, que l'usage ne remplit pas, que nul usage ne comble, qui, en dépit de son emploi ne se remplit jamais, qui paraît inépuisable à l'usage.
Préférence « Le Principe foisonne et produit, mais sans se remplir. » (Léon Wieger)
Originalité: « Le Tao est tel un puits: sans cesse utilisé mais jamais tari.» (Stephen Mitchell)
Le Tao est une puissance créatrice illimitée, le « processus infiniment jaillissant de l'autocréation » (Anne Cheng, p.339). L'univers, en constante expansion, ne peut naturellement se remplir.

Contresens ?
L'image du récipient statique ou du Tao vide apparaît comme un contre-sens et il sera difficile d'expliquer par la suite comment le vide produit toute chose. Conradin Von Lauer va jusqu'à dire que « Le Tao est le vide ». Il est en fait moins question de vide que de profondeur ou d'espace illimité, de puits sans fond selon la traduction de Stephen Mitchell. Cette dernière version, tout comme les autres, à l'exception notable de celle du Père Léon Wieger , rend toutefois mal compte du dynamisme créatif du Tao et de la dissémination de sa création dans l'univers. Ainsi, il s'agit moins d'une source qui se renouvellerait indéfiniment au fond d'un puits que de l'impossibilité à remplir ce qui n'a pas de fond – ou de limites – qui expulse sa production et est un important lieu de création mais aussi de passage. Marcel Conche fait à juste titre le parallèle avec le « tonneau des Danaïdes » mais reste sur l'idée du vide. Enfin, il est bien évident que le Tao génère son flux indépendamment d'une volonté extérieure ou d'un usage ou besoin "personnel".

Proposition: Le Tao dissémine sans jamais se remplir
Le Tao bouillonne, projette de la matière, de l'énergie sans que cette matière créée ne puisse jamais le remplir, le combler ; sans que cet usage, cette fonction ne puisse jamais s'épuiser.
Le Tao est comme une sorte de trou noir inversé qui, au lieu d'attirer à lui la matière, la projette indéfiniment dans l'univers dont il est lui-même à l'origine, qui est en continuelle expansion et qui se confond avec lui. Sans fond et sans limites, il ne peut évidemment être plein. « Ce qui domine – profondeur infini, écoulement infini – est la pensée de l'infini » précise Marcel Conche.

Vivre le Tao ?

1. A l'instar du Tao, ne pas se remplir de ses propres productions ou créations intellectuelles, ne pas prendre la grosse tête ou laisser ses chevilles trop enfler, Cf. 2-14.

2. Disséminer, multiplier les bienfaits mais sans rien attendre en retour ! On n'est jamais trop plein de générosité ou d'amour et cette fonction se renforce et nous renforce à l'usage. Nos qualités émanent du plus profond de notre être. Notre humanité ne s'use que si on ne s'en sert pas.

3. Nous sommes également sans fond dans notre capacité à produire des idées, à innover, à réfléchir, à nous améliorer. « De quelque côté que l'âme aille sur le chemin de connaissance, vers le dedans ou le dehors, le haut ou le bas, elle ne rencontre pas de limite à sa capacité de faire la lumière. » (Marcel Conche, Héraclite, p.360)

4. Tout comme la démocratie ou la liberté de la presse, le Tao ne s'userait-il que lorsqu'on ne s'en sert pas, lorsqu'on oublie sa présence ?

 


CHAPITRE 4
L'ENERGIE DU TAO

Le Tao dissémine sans jamais se remplir.
Insondable ancêtre de toutes choses !
Il arrondit les angles,
Dissipe la confusion,
Harmonise la lumière,
Unifie la poussière.
Pure présence !
Je ne sais d'où il vient.
Il semble antérieur à l'Être suprême

 


5-1. A Nature amorale, créatures chiens-de-paille
,
tiān dì bù rén, yǐ wàn wù wéi chú gǒu

[rén] signifie bienveillance, bienveillant, bienfaisant, humanité, sensible ou noyau. Le caractère est bâti autour du sentiment entre deux personnes dont on notera la même prononciation [rén]. Ce terme central est difficilement traduisible. On pourrait parler d'une éthique des relations, de tout ce qui doit être fait pour garantir l'harmonie entre les êtres.  Anne Cheng parle du « sens de l'humain » et y voit « l'homme qui ne devient humain que dans sa relation à autrui », « ce qui constitue d'emblée l'homme comme être moral  dans le réseau de ses relations avec autrui. » Elle finit par le traduire, par défaut, par « qualité humaine » ou « sens de l'humain ». (p.68) A noter qu'il s'agit d'un terme clé dans les Entretiens de Confucius, d'un « pôle vers lequel tendre à l'infini » que Lao zi remet donc ici en question.

[wéi] Cf. 2-1.     刍狗 [chúgǒu] signifie chien-de-paille, objets rituels confectionnés avec soins puis écrasés et brûlés. Ces chiens de paille (ou de papier), tout comme les « tigres de papier » sont utilisés dans les rituels taoïstes pour écarter les mauvais esprits (supposés découler alors des constellations du Chien Céleste 天狗 [tiāngǒu] ou du Tigre Blanc 白虎 [báihǔ]), lors de maladies, pour expier ses fautes ou dans un cadre préventif (nouveau chantier, commerce, bonheur...).

Le Zhuangzi précise le soin apporté à ce rituel dans le chapitre XIV : « Avant d'être exposés les chiens de paille sont mis dans des boîtes en bambou et enveloppés de brocart ; le médium (shi) et l'invocateur (zhu) observent un jeûne avant de les prendre. Mais une fois exposés, les passants leur écrasent la tête et le dos, les coupeurs de foin les ramassent pour les brûler, et c'est fini. Si quelqu'un devait les reprendre et les remettre dans leur boîte, enveloppés dans du brocart, et séjourner ou dormir à proximité, il aurait non seulement de mauvais rêves, mais encore deviendrait probablement possédé [par eux] à chaque fois.» Une fois leur rôle joué, les chiens-de-paille doivent en effet être brûlés et oubliés. (Kristofer SCHIPPER, Chiens de paille et tigres en papier : une pratique rituelle et ses gloses au cours de la tradition chinoise, In: Extrême-Orient, Extrême-Occident. 1985, N°6, p.83-94.)

Traductions 1:
Le Ciel et la Terre ne sont pas des êtres humains, sont sans sentiments humains, sans affections particulières, indifférents aux passions humaines. Ils regardent les dix mille êtres, les vivants, toutes les créatures, comme chien-de-paille.
Préférence: « A Ciel-et-Terre point d'affections. Tout lui est chien-de-paille. » (François Huang et Pierre Leyris) Les lois de l'univers et de la nature sont amorales – c'est-à-dire qu'elles s'établissent en dehors de tout concept de morale  - et donc sans sentiments vis-à-vis des créatures qui naissent et qui meurent, qui sont « un mode éphémère dans le cours infini de la vie universelle » (Marcel conche). L'idée de « traiter » ou de « regarder les vivants comme » est ainsi paradoxale dans le sens où la nature ne saurait s'intéresser "activement" aux créatures qu'elle a enfanté (Cf. 1-4)

Traduction 2:
« Le Tao ne prend pas parti; il donne naissance au mal comme au bien. » (Stephen Mitchell)
Complètement à côté du texte original, cette absence d'implication va dans le sens d'une nature qui fonctionne hors du cadre des sentiments humains, de manière spontanée. La notion du bien et du mal est néanmoins contradictoire puisque le Tao est justement supposé être au-delà de ces concepts !

Contresens ?
Affirmer que Ciel et terre « ignore la bienveillance » ou sont « sans bonté » est une traduction littérale mais un contre-sens sauf à ajouter qu'il ignore aussi la malveillance ou la méchanceté. Le terme de « rude » convient encore moins car il induit l'idée absurde de volonté alors que la nature n'agit pas en conscience mais selon le Tao ! 

Proposition: A Nature amorale, créatures chiens-de-paille

Vivre le Tao ?

1. La nature n'est ni bonne ni mauvaise et elle se fiche royalement de nous !  A nous, si nous nous aimons, de respecter notre nature et de vivre notre vie le plus respectueusement possible.

2. Inspirons-nous de la nature et cessons de plaquer sur les évènements les notions de bon ou de mauvais, de bien ou de mal. Prenons du recul et acceptons ce qui arrive comme ce qui devait arriver. Fatalisme ? Indifférence ?  Si je peux changer quelque chose, alors pourquoi pas, mais si je ne peux rien y faire, alors à quoi bon ?

3. Nous ne sommes pas grand-chose au regard de l'univers : nous avons un petit tour à faire dans le banquet de la vie avant de disparaître. Chaque chose en son temps. Chaque chose fait son temps.
 


CHAPITRE 5
LE DETACHEMENT

A nature amorale, créatures chiens-de-paille
Au sage détaché, autrui chien-de-paille
L'espace ciel-terre tel un soufflet ou une flute ?
Vide mais inébranlable et à l'usage inépuisable
En parler éloigne. Mieux vaut se fondre en lui.

 


6-1. L'esprit immortel de la vallée évoque l'obscur féminin
 
gǔ shén bù sǐ, shì wèi xuán pìn

[gǔ] signifie vallée, gorge, céréal, grain ou millet avec, pour certains commentateurs, une extension vers l'idée de « nourrir ».  [shén] signifie dieu(x), divinité(s), surnaturel, magique, esprit ou intelligent. [sǐ] signifie mourir, la mort, le mort, à mort ou mortel mais aussi infranchissable, implacable, inflexible ou rigide. () [wèi] signifie dire, appeler, parler de, nom, signification ou sens, Cf. 1-8. [xuán] signifie noir, sombre, profond, obscur, abscons, peu fiable, incroyable ou mystérieux, Cf. 1-8.  [pìn] est un caractère peu usité signifiant femelle. Comme le souligne Marcel Conche, il est utilisé à la place de femme afin d’écarter tout anthropomorphisme.

Traductions 1:
Le Shen/l'esprit/l'âme de la Vallée/du val/des profondeurs est immortel/impérissable/ne meurt pas, on l'appelle, ceci évoque, là réside/ c'est elle qu'on appelle la Femelle Mystérieuse, la femelle obscure, le principe féminin, l'insondable féminin.
Préférence: « L'esprit de la vallée ne peut mourir. Mystérieux féminin. » (Ma Kou)
Après le soufflet, voici l'image de la Vallée, l'espace vide entre deux montagnes, pour continuer à exprimer, cf. 5-3, le vide-créateur, souffle inépuisable (le terme esprit vient du latin spiritus qui signifie « souffle ») est source de toute vie, d'où l'analogie avec la matrice femelle, la « Grande Mère » comme l'appelle Stephen Mitchell. « L'image de la vallée est la plus suggestive, elle est ample, vaste, vide et peut accueillir les eaux, de même que celui qui nourrit sa vie est vide et accueille le souffle de l'harmonie, le souffle céleste, les divinités qui viennent en lui, ou encore la Voie selon l'interprétation des maîtres célestes » (Catherine Despeux, p.75)

La notion de « principe féminin » évoqué par Didier Gonin nous interpelle sur la notion de Yin, principe féminin de la nature associé à ce qui est négatif, froid, sombre et mystérieux. Dans sa version simplifié  , le radical[fù] est une simplification de qui désigne une monticule, une butte mais aussi l'adverbe abondant. Il est associé à yuè qui est la lune (le Yang est associé au soleil )  La version traditionnelle, que l'on retrouve encore à Hong Kong, en Corée ou au Japon s'écrit avec le même radical associé cette fois à [yīn], composition de [jīn] qui signifie maintenant ou aujourd'hui et de [yún] qui signifie nuage.  Le sens littéral serait donc « la partie nuageuse de la butte. »  Selon le Shuowen jiezi, dictionnaire de la dynastie Han, le sens de yin est : « sombre, [comme] le sud de l'eau ou le nord de la montagne »  (Wikipédia) L'analogie de l'alternance de l'ombre et du soleil sur une montagne et une vallée est traditionnellement utilisée pour exprimer la relation entre le Yin et le Yang. « En Chinois ancien, yin et yang signifient respectivement « ubac » et « adret », soit les versants ombragés et ensoleillés d'une vallée ou d'une montagne... [...] Selon la position du soleil au fil du jour, l'adret devient ubac et vice versa... ce qui n'est pas le cas pour les binaires occidentaux plus dualistes. » (Marc Halévy, p.57-58)

Traduction 2:
« L'entretien des âmes [intérieures] pour ne pas mourir, on le désigne aussi sous les noms d'insondable et de féminin » (traduction de Catherine Despeux selon le commentaire du Maître du Bord du Fleuve, p.228)
« L'insondable, c'est le ciel ; chez l'homme cela correspond au nez. Le féminin, c'est la terre ; chez l'homme, cela correspond à la bouche. » explique Catherine Despeux. Le ciel procure le souffle qui pénètre l'homme via le nez. La terre procure la nourriture qui pénètre l'homme via la bouche. Respiration et nourriture sont les deux éléments clés de la vie. Dans cette version, le terme
[gǔ] a donc été pris dans le sens de grain ou de céréale pour signifier l'idée de « nourrir ». Les termes [xuán] et [pìn] ont également été différenciés et font allusion à des parties du corps, le nez et la bouche.

Traduction 3:
« Si l'on désire que son âme ne meure pas, il faut se référer à l'insondable et au féminin » (traduction de Catherine Despeux selon le commentaire de « Je me tourne vers vous », p.230)
« Le féminin, c'est la terre, de nature paisible [...] Si un homme veut concentrer son essence, son esprit doit être à l'image de la terre, comme une femme, et ne pas agir en se donnant la priorité » explique Catherine Despeux. On retrouvera cette idée de l'impassibilité féminine en 10-5. Cette interprétation est néanmoins basée sur l'utilisation du terme
[yù] signifiant « désir ou désirer » plutôt que le classique [gǔ]. On y remarquera en effet le même radical [gǔ].

Traduction 4:
« L'esprit, vide comme le val, est au-delà de la mort, insondable détachement et féminine souplesse. » (traduction de Catherine Despeux selon le commentaire de Cheng Xuanying, éminant taoïste des Tang, p.233)
Nous avons là une traduction influencée par la pensée bouddhiste : « le Val est l'espace vide, la sagesse efficiente et merveilleuse, la prajna des bouddhistes. L'esprit ayant réalisé la vacuité est détaché de la vie et de la mort, du samsara. L'insondable évoque l'état indicible de l'esprit qui ne demeure dans aucune notion ; le féminin suggère sa souplesse » explique Catherine Despeux.

Proposition: L'esprit immortel de la vallée évoque l'obscur féminin

Nous aurions pu pousser l'audace jusqu'à remplacer « obscur féminin » par le concept de « yin » mais il nous faut aussi rester fidèle au texte et à cette idée de mystère.

Vivre le Tao ?

1. Laozi n'a pas finit de faire couler de l'encre car il n'y a pas que le principe féminin qui est obscur !

2. Quel homme n'a pas déploré l'obscurité féminine ?  Mais n'est-ce pas cela - cette mystérieuse complémentarité - qui donne un intérêt à la relation ?

3. La femme ne vient pas de Vénus, d'une autre planète, mais - tout comme les hommes d'ailleurs - de la vallée profonde, d'un lieu où il possible de retourner en se recentrant sur soi, en faisant le vide dans son esprit, pour se reconnecter à l'énergie de l'univers, à l'esprit immortel de la vallée.

4. L'âme est immortelle parce qu'elle demeure mystérieuse, ne peut être définie précisément, est détachée du matériel.  L'immortalité requiert le détachement, la non-action, Cf. 2-15.
 


CHAPITRE 6
L'OBSCUR FEMININ

L'esprit immortel de la vallée évoque l'obscur féminin
La porte de l'obscur féminin est appelée racine du ciel et de la terre
Flux continu si on en prend soin et en use avec parcimonie

 

 

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