Benoît Saint Girons

L e s  S e n s  d u  T a o
Comprendre Lao Zi et vivre mieux
 

   

Il ne s’agit pas d’enfermer le Tao dans une énième traduction mais de descendre au cœur des trois premiers chapitres du Dao De Jing de Lao Zi afin d’en percevoir les sens et l’essence:

• Le premier, véritable guide spirituel, traite du Tao, de sa nature insaisissable mais rayonnante et de son rapport avec le « je » de l’ego.

• Le second aborde la relativité de toutes choses, les illusions de la division – œuvre du mental – et le comportement du sage taoïste dont sa non-action légendaire.

• Le troisième, le plus corrosif de l’œuvre, l’objet du plus grand nombre de contresens, s’en prend directement au système et à ses manipulations consuméristes. Une magnifique diatribe débouchant, via les "soins du sage", sur une harmonie retrouvée.

Le Tao, le Sage et le Système. Il serait illusoire de continuer la lecture sans avoir saisi la portée de ces chapitres illustrant en outre la stupéfiante modernité du texte. Au regard de notre impasse écologique et sociale, le XXIe siècle suivra le Tao ou ne précèdera pas grand-chose
! 


Plusieurs niveaux de lecture procurent une expérience sans cesse renouvelée. Un ouvrage de référence pour toute personne en quête de vérité… ou d’une autre vision de la vie !

Sortie en librairie le 30 novembre 2016

Dao par le Maître calligraphe Shi Bo

 

© Textes et Photos Copyrights Benoît Saint Girons / Toute reproduction interdite sans accord préalable.

 

Si la vie de Confucius (551-479 av. J.C.) est tellement bien documentée qu’elle donne encore aujourd’hui matière à pèlerinages touristiques sur la tombe du « Maître des lettrés », celle de Lao Zi, à l’instar du Tao, demeure aussi obscure que mystérieuse. 

Une légende raconte la rencontre entre les deux sages et la réaction de Confucius,  tellement bouleversé qu’il resta trois jours sans prononcer un mot. L’un de ses disciples lui en demanda la raison:  

« Quand je vois un homme, dit Confucius, se servir de sa pensée pour m’échapper comme l’oiseau qui vole, je dispose la mienne comme un arc armé de sa flèche pour le percer ; je ne manque jamais de l’atteindre et de me rendre maître de lui. Lorsqu’ un homme se sert de sa pensée pour m’échapper comme un cerf agile, je dispose la mienne comme un chien courant pour le poursuivre ; je ne manque jamais de le saisir et de l’abattre. Lorsqu’un homme se sert de sa pensée pour m’échapper comme le poisson de l’abîme, je dispose la mienne comme l’hameçon du pêcheur ; je ne manque jamais de le prendre et de le faire tomber en mon pouvoir. Quant au dragon qui s’élève sur les nuages et vogue dans l’éther, je ne puis le poursuivre. Aujourd’hui j’ai vu Lao-tse; il est comme le dragon! À sa voix, ma bouche est restée béante, et je n’ai pu la fermer; ma langue est sortie à force de stupeur, et je n’ai pas eu la force de la retirer; mon âme a été plongée dans le trouble, et elle n’a pu reprendre son premier calme. »

« Comment cet âne de Confucius pourrait-il comprendre quoi que ce soit à des matières qui laissèrent perplexe l’Empereur Jaune lui-même ? » s’interroge le Zhuang Zi. Les rivalités et les piques à l’encontre du « Vieux sage » abondent dans les textes taoïstes mais Lao Zi n’était apparemment pas tout jeune non plus.

Une autre légende raconte en effet la naissance de Lao Zi, vieillard à la barbe blanche, à l’âge de 72 (6 x 12) ou 81 (9 x 9) ans, d’où le découpage en 81 chapitres de l’œuvre ! Témoignage du respect des chinois pour la vieillesse, traditionnellement associé à une sagesse supérieure ?  Il pourrait inversement s’agir de souligner que Lao Zi a réussi, tout au long de ses 160 années mythiques, à conserver la souplesse d’un enfant. « Peut-on, en cultivant son Qi, devenir aussi souple qu’un nouveau-né ? » demandera le chapitre 10. 

老子 [lǎozi] signifie littéralement « vieil enfant » ce qui nous gratifie, dès le nom de plume de l’auteur d’un magnifique paradoxe à la chinoise. Le texte les multipliera.

Variante plus respectueuse, 老子 [lǎozi] signifie également le « Vieux Maître », le caractère [zi] étant traditionnellement une marque de respect pour désigner les hommes sages ou vertueux.

De manière informelle enfin, 老子 [lǎozi] signifie le père, qu’il ne faudrait alors surtout pas écrire avec une majuscule, sous peine de partir dans des travers du genre « Notre Tao qui êtes aux Cieux ».

La Bible chinoise a osé ce synchrétisme : « Au commencement était le Verbe / la Parole / le Logos » (Prologue de l’Evangile selon St-Jean) y a été traduit par «  Au commencement était le Tao » . Et la suite de l’Evangile de préciser – pour bien enfoncer le clou ? – « le Tao est avec Dieu » , « le Tao est Dieu » .

« Le Tao […] C’est une doctrine représentée en chinois par un curieux idéogramme […] en trois parties : en bas la barque d’Isis (comme sur l’anneau papal), en haut un horus (astronef venu du Ciel), et, entre les deux, l’échelle de Jacob. » fantasmait Jean Sendy en 1966.

Globalement, est à la fois un nom (chemin, voie, route, cheminement, parcours, direction, méthode, technique, doctrine, principe, manière de procéder) et un verbe (marcher, avancer, parler, dire, énoncer, penser, supposer, guider ou parvenir à). C’est aussi le "mot mesure" utilisé pour ce qui forme une ligne, les ordres ou les questions. 

Le taoïsme n’est pas à la base une religion et Lao Zi est d’autant moins un dieu qu’il n’était pas un homme non plus ! Tous les érudits s’accordent désormais : Lao Zi n’a jamais existé et ce que l’on nommera plus tard Daode Jing est un texte collectif, élaboré sur plusieurs siècles avant notre ère par l’école « taoïste ».

La légende est toutefois plus belle : après avoir été archiviste royal, Lao Zi perçu la décadence de l’Etat des Zhou et décida de partir vers l’ouest. Au moment où il allait franchir les limites du Royaume, il fut reconnu et arrêté par le « gardien de la passe » 关尹 [guānyǐn]qui lui demanda de retranscrire son enseignement. Il le fit en quelques heures, d’un seul jet de quelques 5000 caractères. Puis il franchit la porte et partit vers l’Ouest, vers l’Inde où, selon les versions les plus audacieuses, il fut à l’origine du bouddhisme…

Il est vrai que la « voie du milieu » offre de nombreuses similitudes avec le taoïsme et que Bouddha n’atteignit l’éveil qu’une fois réfugié dans la « non-action », enfin libéré des pratiques austères. Ces deux écoles diffèrent toutefois suffisamment pour que la filiation soit aussi improbable que celle selon laquelle Pythagore aurait rencontré Lao Zi aux Indes.

A la science de l’esprit extrêmement rigoureuse du bouddhisme qui multiplie les textes et les données techniques, fait écho le non-savoir et le silence taoïste. A la longue pratique quotidienne de techniques de méditations, fait reflet la figure sereine du pêcheur à la ligne. Aux dorures ostentatoires et à l’omniprésence de la figure du Bouddha fait état le naturel dépouillement des sages taoïstes.

Il n’y a, dans le taoïsme, rien à apprendre, rien à faire, rien à étudier ou vénérer et ce sont ceux qui en parlent le moins qui l’expérimentent le plus. Le taoïsme ne cherche pas à remplir mais à vider. Sa pratique ne requiert que présence. Sa vertu n’est que suggestions et perspectives, à l’exemple d’un sage enseignant sans paroles.

Nulle question donc ici de morale ou d’injonctions à la « Tu ne tueras point ! » ou « Tu ne te prosterneras pas devant d'autres dieux que moi » Nulles règles ou lois à suivre aveuglément sous peine d’être sanctionné par un « Dieu jaloux qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent »

La vertu taoïste ne s’accompagne pas de la peur du « jugement dernier » et c’est pourquoi il peut encore être question de vertu. « La Vertu (supérieure) s'ignore, c'est pourquoi il y a Vertu. La vertu (inférieure) ne se perd pas de vue, c'est pourquoi elle est Non-Vertu. » (38-1 et 38-2).

La vertu taoïste suit instinctivement le cours des choses plutôt que le mental, l’esprit plutôt que la loi, la bienveillance plutôt que le rapport de force, la non-action plutôt que les émotions : elle ne vise pas un intérêt quelconque et il lui faudra même s’accomplir en dépit d’elle-même. Afin d’éviter la confusion, il conviendrait sans doute de parler plutôt d’éthique ou d’esprit du Tao.

[jīng], enfin, prend, dans le contexte d’une école,  la signification de "classique" ou de "canon".  Dans une perspective plus large, tous les classiques littéraires chinois sont [jīng], à commencer par le Yi King易经 [yìjīng], le « Classique des changements », le plus vieux texte chinois datant du premier millénaire avant l’ère chrétienne.

Plus généralement, signifie aussi constant, régulier, rester ou endurer. Tout texte résistant au temps – et notamment aux différents autodafés de l’histoire chinoise – est considéré comme un classique, même lorsqu’il évolue dans sa forme comme le Daode Jing. Tant que l’esprit demeure…

Comment combiner ces trois caractères ? [dào] et [dé] sont-ils compléments déterminatifs de [jīng] pour « Le Livre de la voie et de la vertu » ou bien[dào] est-il complément déterminatif de[dé] pour donner « Le Livre de la voie et de sa vertu » ?

Le Père Wieger est le premier à avoir proposé la deuxième perspective avec son « Traité du Principe et de son Action ».Puisque la véritable vertu s’ignore, il s’agit moins ici de la vertu de l’homme ou de l’idée – nécessairement fausse – que l’homme peut s’en faire mais plutôt, comme l’exprime Pierre Salet, « une sorte d’émanation de manifestation du Tao dans les créatures, et comme le pont qui les rattache à la divinité. »

Bref, ces trois caractères permettent déjà des dizaines de variantes et, sauf à recourir à la facilité, il faudra bien faire un choix. Au final, [Dao De Jing]  est communément traduit par « Le livre/classique de la voie/du Tao et de la/sa vertu » mais nous proposerons plutôt « Le classique du Tao et de l’éthique » ou, plus percutant, et dans l’esprit laconique de l’oeuvre, « L’esprit du Tao ».